Moez Joudi: Diplomatie économique : C’est possible, il est temps de passer à l’action.

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Aujourd’hui la question économique et sociale est posée, politiquement, avec acuité. Après une période de navigation à vue, le nouveau  gouvernement évoque avec insistance la nécessité de mettre en place des « réformes structurelles. Les explications de l’’expert économique et président de l’Association tunisienne de gouvernance, Moez Joudi,qui vient de se confier à notre journal sur la situation économique du pays, la montée de l’endettement ainsi que les mesures urgentes à prendre pour booster l’économie nationale

Le chef du gouvernement vient d’annoncer des mesures permettant de remporter la bataille économique. Comment les concrétiser ?

Le Chef du gouvernement tente de fixer l’économie en priorité de ses choix pour la prochaine période. C’est bien et c’est ce qui est attendu. Par contre, il ne faut pas se suffire aux déclarations d’intention ou aux discours politiques, il faut être dans la décision et l’action. Annoncer des mesures pertinentes c’est bien, les concrétiser c’est encore mieux ! Sur le fond, il est urgent aujourd’hui pour le Chef du gouvernement de décréter un état d’urgence économique et de mobiliser l’ensemble des forces vives de la nation autour d’un plan de sauvetage et de relance économique : Cinq mesures phares doivent être annoncées : 1- Arrêter l’hémorragie des déficits publics. 2- Accélérer les réformes économiques et sociales. 3- Adoption d’une politique de grands projets en matière d’investissement public. 4- Consolider les pratiques de bonne gouvernance et poursuivre la lutte contre la corruption. 5- Stopper clairement le fléau de l’économie parallèle et de la contrebande. Juste un dernier point concernant les mesures annoncées par le Chef du gouvernement : C’est bien d’afficher des objectifs chiffrés mais il faut qu’ils soient cohérents. On ne peut pas réduire le déficit budgétaire à 3%, ne pas dépasser les 70% d’endettement et tabler sur une croissance de 5% !?  La croissance ne se décrète pas, elle ne se réalise pas par une baguette magique, il lui faut une vision, des politiques stratégiques, des plans d’action, des leviers qui fonctionnent et des gens qui travaillent.

Que pensez-vous de la création d’un Secrétariat d’Etat au Commerce extérieur et d’un deuxième chargé de la «Diplomatie économique» ?

Ce sont de très bonnes réalisations ! Ces deux départements sont nécessaires pour promouvoir et développer le commerce extérieur d’un côté et travailler l’image du site Tunisie, entretenir les réseaux et nouer des partenariats viables d’un autre côté. Le commerce extérieur est un moteur essentiel pour la croissance et la diplomatie économique aura tendance à faire revenir la confiance et à dissiper les doutes par rapport à ce qui se dit à tort concernant la Tunisie.

Peut-on garder un taux d’endettement inférieur ou égal à 70% du PIB ?

Au vu de l’inflation des dépenses publiques et de la faiblesse des recettes budgétaires, c’est très difficile ! Il faut absolument maitriser les dépenses notamment celles relatives au fonctionnement. Les soldes primaires de gestion budgétaires ne sont plus atteints et il est dangereux de continuer à emprunter pour financer les salaires des fonctionnaires en surnombre ! En outre, l’endettement intérieur est en train de provoquer un effet d’éviction qui empêche le financement de l’économie réelle à cause du recours excessif aux bons de trésor. Une gouvernance de la dette publique tunisienne est nécessaire et la création d’une Agence spécialisée dans ces questions est fortement recommandée.

 

Peut-on augmenter les salaires en 2018 ?

La bonne question est plutôt : Doit-on augmenter les salaires en 2018 ? La réponse non ! En l’absence d’une croissance soutenue, d’une productivité accrue et d’un cercle vertueux au niveau de l’activité économique du pays, toute augmentation salariale est source d’inflation mais aussi de déficit budgétaire et d’endettement. L’UGTT dans ce cadre doit raisonner en termes de pouvoir d’achat et non pas en termes de niveau de salaires uniquement. Les différentes augmentations salariales de ses dernières années n’ont pas amélioré le pouvoir d’achat du tunisien, au contraire ! Outre les surcharges au niveau du secteur privé et des PME tunisiennes qui ont beaucoup perdu en termes de compétitivité et de solidité financière.

Peut-on ramener la masse salariale du secteur public à 12,5% du PIB d’ici 2020 ?

Pour la masse salariale, il est inconcevable de continuer de la sorte ! C’est du non-sens et une mauvaise gestion des deniers publics ! Il faut arrêter les recrutements dans le secteur public, ne pas remplacer les départs à la retraite, relier les augmentations salariales à la croissance économique, former et optimiser la répartition des effectifs, maîtriser les promotions et les évolutions de grades. L’administration tunisienne pourrait tourner avec 500.000 fonctionnaires au plus et la masse salariale ne doit dépasser en aucun cas les 10 milliards de dinars !

La diplomatie économique est devenue officiellement une priorité politique au service du redressement économique de la Tunisie. Pensez-vous que nos ambassades jouent un rôle stratégique et parfois décisif dans le déploiement à l’international de nos entreprises ?

Il y a des disparités, certaines ambassades font un excellent travail en matière de diplomatie économiques et ramènent beaucoup d’opportunités au pays. Certaines autres sont moins actives  dans ce domaine et les résultats ne sont pas positifs. En fait, ça dépend de la personnalité de l’Ambassadeur lui-même, de son parcours, de sa formation, de sa personnalité…ça dépend également des moyens mis à disposition et de l’environnement politique, économique et social de chaque ambassade.

Quels sont les moyens déployés pour sa mise en œuvre ?

Les moyens doivent être bien sûr conséquents notamment en termes de compétences, de ressources humaines qualifiées et de budget. Pour moi, ce sont des investissements à faire, ce n’est pas de l’argent perdu, il y a des retombées et un retour sur investissement derrière, il faut juste développer un savoir-faire et s’atteler à bien faire tourner la machine de la diplomatie économique.

Aujourd’hui, existe-t-il des pays, des zones géographiques plus particulièrement identifiées comme cibles pour intensifier nos échanges ?

L’Afrique ! Il faut travailler et se développer en priorité dans son continent, un continent qui bouge et qui a des besoins et des attentes. L’Afrique aujourd’hui, c’est 1 milliard d’habitants et des taux de croissance entre 5% et 6% annuellement. Diplomatiquement, la Tunisie n’est pas très présente en Afrique, il faut développer des représentations et des lignes aériennes et maritimes. Certains opérateurs économiques tunisiens ont fait du chemin tout seul en Afrique, il faut les soutenir et s’appuyer sur leurs expériences. Et puis il y a les BRICS avec lesquels il faut développer plus d’échanges et de relations économiques. Le potentiel est là pour la Tunisie, il faut savoir l’exploiter !

La promotion de la « destination Tunisie » pour développer les investissements étrangers est une des missions de la diplomatie économique. Quels sont les problèmes qui entravent cette diplomatie ?

Absence de volonté, instabilité gouvernementale et faiblesse des moyens alloués ! L’enjeu et les défis de la diplomatie économique sont importants et mêmes déterminants pour la relance économique de la Tunisie. Il faut savoir les exploiter et en tirer profit. C’est possible, il est temps de passer à l’action.

Que pensez-vous de la nomination d’Afif Chelbi Président du Conseil des Analyses Economiques ?

Excellent choix et très bonne décision ! C’est un homme intègre, compétent, expérimenté et patriote. Il saura apporter une vision, des analyses et des compléments d’éclairage utiles et pertinents pour le Chef du gouvernement. Le Conseil d’Analyse Economique (CAE) est un organe important dans le dispositif gouvernemental actuel, il faut savoir l’exploiter et tirer profit des compétences et de l’expertise de ses membres. Dans sa composition, le CAE doit faire appel à des universitaires mais aussi à des experts sectoriels et à des praticiens pour enrichir ses analyses et ses travaux. Si Afif saura faire, j’en suis persuadé.

                                                                 KB

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