Dr Nabil Ben Salah, président de la Société Tunisienne d’Addictologie « Nous pouvons nous  libérer d’une dépendance mais ceci peut demander des mois ou des années »

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L’addictologie se définit comme l’étude des addictions, c’est-à-dire de la dépendance physiologique et psychologique à une substance ou à un comportement. Les addictions (dépendances à une substance ou une pratique) les plus répandues sont les addictions au tabac et à l’alcool. Ces addictions touchent plusieurs  personnes en Tunisie. Les addictions aux produits psychotropes, bien que très dangereuses, sont beaucoup moins répandues. Les addictions aux jeux et aux écrans   touchent de plus en plus d’adolescents.  Dr Nabil Ben Sala, président de la Société Tunisienne d’Addictologie a bien voulu nous expliquer  les conséquences des addictions sur la santé ? Comment éviter les risques de rechute après une période d’éloignement du produit et de l’environnement originel ? Peut-on enfin se libérer d’une dépendance ?

Tout d’abord, qu’est  ce que l’addiction ?

Pour C. OLIEVENSTEIN : « la toxicomanie est la rencontre d’un produit, d’une personnalité et d’un moment socioculturel. »Selon Aviel Godman  (1990) l’addiction est « Un processus dans lequel est réalisé un comportement qui peut avoir pour fonction de procurer du plaisir et de soulager un malaise intérieur, et qui se caractérise par l’échec répété de son contrôle et sa persistance en dépit des conséquences négatives ».

Plus récemment, le National Institute on Drug Abuse (Etats Unis),  s’appuyant sur les connaissances de la neuroscience, basées sur les preuves, a défini l’addiction comme : «   une affection cérébrale chronique, récidivante, caractérisée par la recherche et l’usage compulsif de drogue, malgré la connaissance de ses conséquences nocives .»

Cette maladie chronique est rapprochée à d’autres maladies chroniques comme le diabète ou l’hypertension artérielle mais s’en distingue par le fait qu’on y entre volontairement lorsqu’on décide, par exemple, de fumer son premier joint.

 Les Tunisiens sont-ils accros au portable, aux écrans, au café, au tabac, à l’alcool ?

Faute de moyens, en Tunisie, nous n’avons pas encore mené une enquête portant sur les consommations en substances psycho-actives de la population générale (15 – 64 ans). Il existe, cependant des estimations basées sur les chiffres de la prévalence mondiale de la consommation de ces produits en 2014. Ces estimations indiquent les chiffres suivants :

–          Tabac : 2,5 millions d’usagers

–          Alcool : 339000 usagers

–          Cannabis (Zatla) : 385000 usagers

–          Drogues injectables : 33000 usagers

–          Addictions aux jeux de hasard : environ 165000.

–          L’addiction  aux écrans ou cyberaddiction a été approchée lors d’une enquête effectuée en 2017 sur un échantillon significatif de lycéens âgés de 15 à 17 ans répartis sur les secteurs public et privé dans l’ensemble du territoire tunisien. Cette enquête a révélé que  27,4% des élèves se sont connectés à Internet pendant 2 à 3 heures par jour durant les sept derniers jours. La connexion quotidienne était supérieure à 6 heures par jour durant les sept derniers jours chez 13,5% des lycéens. La connexion durant le weekend a dépassé les 6 heures chez 33,6% des élèves.

–          Quant à la répartition des consommations de drogues illicites selon le genre, on relève 3 fois plus de consommation chez les sujets de sexe masculin qui sont attirés plus par le cannabis ou Zatla, les amphétamines comme l’Extasy ou la cocaïne. Par contre, les sujets de sexe féminin sont plutôt portés pour les tranquillisants et les opioïdes pour des raisons de moindre visibilité. Il faut tout de même signaler que la cyberaddiction se distingue par sa répartition démocratique d’un genre à l’autre.

Sont-ils conscients de leur dépendance, ou certains sont-ils encore dans le déni ? Quels sont les éléments qui déclenchent une démarche de soins ?

Comme on commence à consommer un produit psycho-actif ou à adopter une conduite addictive dans le but de soulager un malaise ou à la recherche d’un plaisir, on se rend difficilement compte de son addiction jusqu’au moment où ce comportement commence à retentir sur la vie familiale, sociale  ou professionnelle. Donc, généralement, c’est le déni qui préside à ce comportement.

La démarche de soins est le plus souvent motivée par les complications socio-familiales, psychologiques ou somatiques spécifiques à chaque comportement addictif. A ce propos, la motivation aux soins, même si elle n’est pas initialement partagée par l’usager, pourra se construire et se consolider dans le cadre d’un programme thérapeutique adapté.

Sur le plan thérapeutique, à quelles méthodes de prise en charge avez-vous recours pour les addictions comportementales ou aux produits ?

La méthode de prise en charge adoptée universellement est celle proposée par  Prochaska et Di Clementequi considèrent  que le sujet dépendant passe par quatre stades au cours du processus thérapeutique à savoir la pré-contemplation (stade 1) où il n’a aucune conscience de son addiction et n’éprouve aucun besoin de s’en sortir, la contemplation (stade 2) où il prend conscience de son addiction et commence à réfléchir à s’en sortir, l’action (stade 3) où il entre en contact avec des professionnels des soins afin d’intégrer un programme thérapeutique avec une volonté de s’en sortir, la maintenance (stade 4) où il fait tout son possible pour maintenir l’abstinence et éviter toute nouvelle consommation ou toute réexposition au comportement addictif, la rechute (stade 5) qui guette tous les anciens usagers et qu’il ne faut pas envisager comme un échec mais plutôt comme une évolution prévisible et sur laquelle on va reconstruire un autre programme thérapeutique, souvent plus court , permettant d’accompagner l’usager vers l’abstinence définitive.

Rappelons que ce programme thérapeutique peut demander quelques mois à quelques années et que sa durée obéit à beaucoup de variables inhérentes à la personnalité de l’usager, à l’environnement dans lequel il évolue et au produit ou au comportement impliqué. Cependant, il faut savoir que le programme thérapeutique n’implique pas forcément l’hospitalisation de l’usager ou même son éloignement du milieu familial ou professionnel, bien au contraire les programmes qui ont pour objectif de réhabiliter et de réinsérer l’usager le plus tôt possible dans son milieu social et professionnel sont ceux qui donne les meilleurs résultats. Le programme thérapeutique vise en premier lieu à stabiliser l’usager sur le plan psychologique social et professionnel  quitte à le soutenir par le recours aux traitements agonistes, particulièrement, chez les usagers d’opiacés et opioïdes. Ceci favorise une plus rapide autonomie qui leur permet de se réinsérer dans leurs milieux familial et socioprofessionnel, ce qui consolide encore mieux la sortie de l’addiction.

Comment éviter les risques de rechute après une période d’éloignement du produit et de l’environnement originel ?

Cette question me permet  de revenir sur le contenu du programme thérapeutique de ces sujets. Ce programme comporte, en effet, une prise en charge bio-psycho-sociale comportant des soins somatiques, un travail psychothérapeutique et un soutien familial et socioprofessionnel. Ceci n’est concevable que dans le cadre d’un réseau de soins formé par plusieurs intervenants comme des psychiatres, des médecins addictologues, des médecins spécialistes en maladies infectieuses, en réanimation, en gastro-entéro-hépatologie, en pathologie vasculaire, des psychologues cliniciens, des éducateurs et des assistants sociaux. Mais il ne faut pas, non plus, négliger le rôle des médecins et des soignants de proximité qui œuvrent dans les centres de soins de santé de base et les travailleurs de la société civile (ATL MST Sida, ATIOST, ATUPRET,…) exerçant dans le secteur des addictions qui représentent assez souvent la première main tendue aux usagers de drogues. L’ensemble de ces professionnels, qui sont  disponibles au sein des pôles interrégionaux d’addictologie qui couvriront progressivement  toutes les régions du pays, ne demandent qu’à s’organiser en réseau et s’activent à soigner ces sujets en fonction de la nature de la demande formulée. Il s’agit, donc, d’une toile de soins d’un maillage que nous espérons, de plus en plus fin,  et qui représente un véritable filet protecteur de l’usager contre la tentation de la rechute, celle-ci même, qui est actionnée par une véritable toile de trafiquants de toutes tailles cherchant à  ramener l’usager abstinent ou stabilisé à la case départ !

 

Quels sont les taux de rémission observés ?

En fait, ceci dépend de ce qu’on entend par rémission !Si on entend par rémission, l’abstinence définitive du comportement ou de la consommation de la substance, la méthode thérapeutique que nous proposons permet déjà 50% de succès et dépasse de loin les méthodes extrêmement rigides  utilisées antérieurement, basées sur l’abstinence immédiate, qui conduisaient à des rémissions de l’ordre de 5%.

Par contre, si on entend par rémission la stabilisation psychosociale, la réinsertion familiale et professionnelle et la résolution de la question sécuritaire pour autrui, moyennant un suivi psychothérapeutique prolongé et la prescription dégressive de médicaments agonistes en ambulatoire, on peut gagner les 50% restants et leur rendre leur autonomie et leur rentabilité socio-économique pour la société.

Quel est le rôle de la société tunisienne d’addictologie (ou STADD) dans la sensibilisation des tunisiens ?

Précisons tout de suite que la société tunisienne d’addictologie est une société scientifique (ou savante) qui a été constituée par un ensemble de professionnels de la santé et de la justice aux fins de sensibiliser les professionnels et à travers eux les décideurs et l’opinion publique à la nécessité de traiter le problème des addictions en se basant sur les données prouvées scientifiquement.

Ainsi, les activités de la STADD ont consisté à soutenir les facultés de médecine à créer un diplôme post-doctoral en Addictologie pour former les médecins, les psychologues cliniciens et les pharmaciens en cette nouvelle discipline qu’est l’addictologie. Ceci a conduit à la formation de plus de 200 professionnels depuis 2015, àparticiper à des formations délocalisées en addictologie, destinées à 240 professionnels de la santé et de l’assistance sociale de toutes les régions du pays, à organiser des séminaires, journées et congrès d’addictologie destinés à la sensibilisation des professionnels, des décideurs et de l’opinion publique aux différentes facettes du problème des addictions, à participer avec d’autres représentants de la société civile à des séances de discussion d’un projet de loi sur les stupéfiants à la commission de législation générale de l’assemblée des représentants du peuple, à soutenir l’institut de santé publique à mener des enquêtes (en 2013 et 2017) sur la consommation des substances psycho-actives dans les lycées publics et privés, et ce, dans l’objectif d’avoir une épidémiologie nationale de ces consommations, à soutenir un laboratoire publique à estimer la consommation des substances psycho-actives dans différentes régions du pays à travers l’évaluation de leur concentration dans les eaux usées, à  participer avec le ministère de l’éducation à des programmes de prévention primaire de la consommation des substances psycho-actives par les collégiens.

Je profite de cette opportunité pour remercier le Groupe Pompidou du Conseil de l’Europe et l’Organisation Mondiale de la Santé pour avoir soutenu financièrement certaines de ces activités.

 Finalement peut-on se libérer d’une dépendance ?

Bien sûr que, dans l’absolu, on peut répondre par l’affirmative ! Maintenant ceci peut demander des mois ou des années. Cependant, ce que doit retenir toute personne qui s’apprête à essayer pour la première fois une substance psycho-active ou une activité menant à un comportement addictif, c’est qu’elle ne peut pas prévoir quel sera son comportement vis-à-vis de cette substance ou de cette activité et que ce dernier est souvent conditionné par sa personnalité, son hérédité et son environnement.  Donc, un conseil. Il vaut mieux ne pas essayer !

                                  Kamel Bouaouina

Paru dans le journal du Temps le vendredi 3 janvier 2020

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